Périples parisiens tala 9 : Saint-Michel-des-Batignolles

Maria / Flora Morgan Snell, La Pentecôte, 1964/66, huile sur toile, 600x400cm, église Saint-Michel-des-Batignolles, Paris

en espagnol

L’art religieux est, de manière dominante, un domaine d’artistes masculins. Une des rares exceptions à cette règle « patriarcale » , comme on dit, se trouve dans cette curieuse et méconnue église du XVIIe arrondissement, engoncée dans un pâté de maisons, et dont, depuis l’Avenue de Saint-Ouen, on peut apercevoir furtivement le clocher surmonté d’une statue de l’archange au fond d’une petite rue. Cette église du début du XXe siècle est recouverte de briques, et son intérieur sombre, plus ou moins néo-byzantin, est orné de bois exotiques et éclairé par des vitraux abstraits assez réussis (de qui ?). Et il y a donc deux très grandes toiles (chacune de 24m2) de Maria (ou Flora) Morgan Snell (1920-2007). Femme peintre peu connue, mais appréciée d’André Maurois et de Louise de Vilmorin, elle était née dans la grande bourgeoisie brésilienne, épousa le comte de Moustier, et s’installa en France avec son mari en 1948. Grande mondaine, vivant entre ses deux pays, elle fut interviewée en 1977 par la fameuse romancière brésilienne Clarice Lispector (deux mois avant sa mort) qui en fit un méchant portrait la ridiculisant (sourire permanent, coiffure surélevée, et couleur lilas, des vêtements aux lèvres). Et pourtant, au-delà de ses mondanités, Morgan Snell fut une artiste atypique, inclassable et rétive aux conventions picturales. Ce petit film montre assez bien sa dualité, femme du monde et artiste, et comment elle en joue plutôt finement : on a du mal à imaginer que cette mondaine un peu empruntée puisse réaliser une oeuvre aussi puissante. Combinant dans son approche la tradition antique et classique, de la statuaire grecque à Michel-Ange, Véronèse ou Géricault, avec une dimension tropicale, tant par certains motifs exotiques que par la facture et la vivacité des couleurs, dans la lignée du Manifeste anthropophage, elle fut une peintre du corps humain, de son anatomie, des muscles et de la peau, avec une sensualité déroutante, au point que le Centre Pompidou la qualifie d’icône gay (elle raconte elle-même dans le film, que, comme, voulant éviter les préjugés anti-féminins, elle signait sans prénom, beaucoup la prirent pour un homme prénommé Morgan, et certains homosexuels lui écrivirent des mots doux). Elle cessa de peindre en 1978 quand son mari mourut à l´âge de79 ans. Une exposition à Rio de Janeiro en 2016 a un peu remis son travail à l’honneur. Une toile d’elle, longue de 10 mètres, Les Ravisseurs des Mers, se trouve au bureau de poste des Sables d’Olonne. Les deux toiles ici présentes étaient précédemment à l’église de la Sainte-Trinité, dans l’absidiole de la Vierge, très en hauteur, et furent déplacées dans cette église-ci en 1992, où elles sont bien plus en harmonie avec le décor.

Maria / Flora Morgan Snell, La Pentecôte, détail

La première toile qu’on voit à gauche en entrant dans l’église, monumentale, est La Pentecôte. C’est une impressionnante contre-plongée, dans une architecture à colonnes d’aspect antique que l’oeil peine à calibrer : une Vierge vêtue de bleue, sur laquelle descendent les rayons du Saint-Esprit, émerge d’un fouillis exubérant de corps entremêlés. L’espace est raccourci, compressé, déconcertant. Tout en haut, deux petits personnages, l’un volant (un ange ? Dieu le Père ?), l’autre semblant plongé dans le bleu d’une eau. Autour de la Vierge, dix apôtres visibles (et deux dont on ne voit que les mains, à gauche), certains (dont, à sa droite, saint Jean, je pense) avec des coiffures très années 60. Un écuyer en tunique rose tenant le cheval près des apôtres fait la liaison entre les deux espaces : celui du bas s’agence autour d’un masque noir d’où jaillit une eau qui semble une robe. Devant lui prie une femme nue agenouillée : rites chrétiens et rites païens, vaudou peut-être, se mêlent. Les personnages d’en bas sont plus colorés : le visage d’une jeune femme noire derrière l’écuyer à droite, un Indien bandant son arc devant lui, à droite un homme chauve à la peau mate coiffé d’un étrange chapeau carré, devant lui, trois jeunes femmes peu vêtues, tout un concert tumultueux de peaux de toutes les teintes, de muscles, de chairs, qui donne le tournis.

Maria / Flora Morgan Snell, La Présentation de la Vierge au Temple, 1964/66, huile sur toile, 600x400cm, église Saint-Michel-des-Batignolles, Paris, ph. de l’auteur

La Présentation de la Vierge au Temple, tout aussi grande (médiocre photo, désolé), est fondée sur la même construction en contre-plongée, où l’architecture, vue d’en bas, semble faire s’envoler la scène, même si on n’en comprend pas bien la structure : que sont ces murs à gauche et dans quel sens vont-ils ? La Vierge, tunique blanche et manteau jaune, est reléguée à l’arrière-plan en haut à droite, un procédé inspiré de Velazquez ou de van Winghe. Mais on l’oublie vite, on néglige les deux trompes d’éléphant à droite, le regard glisse sur le lutteur de dos à mi-hauteur et se fixe sur les magnifiques anatomies du premier plan, un éphèbe à la colombe, un Noir athlétique assis en bas à droite et, lui faisant face, un métis pensif, une peau de tigre sur la cuisse, sous une replendissante étoffe rouge très Greco. À la différence de l’autre toile, pas de femmes ici, excepté Marie et, sans doute, sainte Anne au centre, mais la sensualité n’est pas moindre. On est comme écrasé par ces compositions, qu’on peine à structurer, dont on ne comprend pas tous les signes, mais qui s’imposent par leur richesse, leur complexité, le jeu des formes et des lumières. Remarquablement dessinée, avec une précision clinique, c’est une peinture de sculpteur, puissante, titanesque, qui ne se limite pas à l’anatomie (comme lui, par exemple), mais réalise un équilibre audacieux entre l’architecture et les corps idéaux qui la peuplent. Sous couvert de thèmes chrétiens, un paganisme antique resurgit, et on devine l’influence des peintres et penseurs de la Renaissance combinant néo-platonicisme et christianisme. Une intéressante découverte.

Georges Chicotot, L’Ange peintre dans l’atelier du moine assoupi, n.d., huile sur toile, église Saint-Michel-des-Batignolles, Paris, ph. de l’auteur

Cette église offre d’autres découvertes, d’ailleurs : un ensemble en bois brut, rudement taillé, du Christ avec deux apôtres endormis (de qui est-ce ?), une Nativité de Marie attribuée à Jeronimo Jacinto Espinosa, scène ténébriste dont la simplicité rustique séduit, et cet amusant tableau de Georges Chicotot, radiologue, peintre, surtout de sujets médicaux, (et vigneron ?) : l’artiste épuisé s’est endormi devant sa toile, sa palette à la main, et un ange vient à son secours et complète le tableau, peut-être une ébauche de la scène centrale du Couronnement de la Vierge. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait de saint Luc, mais c’est plus probablement Fra Angelico (il existe un tableau sur le même thème d’Albert Maignan à Saint-Valéry-en Caux). Dernière curiosité de cette église pleine d’imprévus : l’orgue provient des salons de l’Hôtel Majestic et fut transféré dans l’église quand le Ministère de la Guerre s’installa au Majestic en 1938 : des fêtards aux fidèles …

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